"Al-Qaida au Maghreb islamique s'est concentrée par défaut sur le Sahara" PDF Imprimer Envoyer

 -  Le Monde  -

23.07.10 - Jean-Pierre Filiu, professeur au Centre d'études et de recherches internationales (CERI) de Sciences-Po et auteur de l'ouvrage Les Neuf Vies d'Al-Qaida (Fayard, 2009), décrypte le rôle joué par Al-Qaida au Maghreb islamique, organisation à l'origine de l'enlèvement du Français Michel Germaneau.

Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) est-elle aujourd'hui une organisation internationale, et plus seulement algérienne ?

Jean-Pierre Filiu: AQMI est la transformation, en janvier 2007, par intégration dans le réseau de Ben Laden, du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC). Un groupe qui a lui-même été fondé, en 1998, par dissidence du Groupe islamique armé (GIA). Il s'agit donc d'une dissidence de dissidence, pour sortir de l'impasse algérienne dans laquelle l'organisation se trouvait depuis déjà quelques années.

L'internationalisation est un objectif frustré pour différentes raisons. L'AQMI s'est concentrée et rabattue, par défaut, sur le Sahara. Une région dans laquelle elle était déjà présente et où elle a intensifié ses actions en ouvrant de nouveaux fronts, notamment au Niger, en 2009. Elle a, effectivement, recruté des membres de différentes nationalités africaines comme simples fantassins, mais en conservant cette hiérarchie algérienne. Tous les chefs opérationnels sont algériens.

Que ce soit avec l'enlèvement de Pierre Camatte, de Michel Germaneau ou avec la récente attaque des onze gendarmes algériens à l'extrême sud du pays, on a l'impression que leurs actions se concentrent beaucoup dans le nord du Mali. Pourquoi ?

C'est, là encore, par défaut, même si cela n'enlève rien au sérieux de la menace. Lors de la création de l'AQMI, l'objectif qui lui était assigné par Ben Laden, c'était l'Europe. Rien de tout cela ne s'est passé, ce qui explique les attaques contre les touristes français en Mauritanie dès décembre 2007 ou encore contre l'ambassade de France à Nouakchott, en 2009. La même année, il y a eu l'assassinat d'un haut responsable des renseignements maliens. Un signe de plus.

On a ainsi peu à peu vu monter en agressivité l'une des deux katibas (brigades) qui composent l'AQMI au Sahara. C'est celle d'Abou Zeïd qui est responsable de la plupart des accrochages, des attaques et des provocations de ces derniers mois.

La Mauritanie est-elle également une proie pour AQMI ?

La Mauritanie est, traditionnellement, le front de Belmokhtar, depuis 2005, où il avait attaqué un poste militaire mauritanien. Mais il se réservait une zone de repli au Mali. On constate qu'Abou Zeïd, qui a ouvert un front au Niger et amorcé une escalade militaire dans le nord du Mali, se fortifie tout en rivalisant avec Belmokhtar. On est donc dans une violence surajoutée.

Que sait-on au juste d'Abou Zeïd ?

Abou Zeïd est plus âgé que Droukdal, l'émir en chef d'AQMI, et que Belmokhtar, patron de sa katiba depuis plus de dix ans. Il souffre a à l'évidence du syndrome du parvenu. Il est à l'origine de la plupart des enlèvements, dont celui des Autrichiens dans le sud de la Tunisie, en février 2008, et celui de l'envoyé spécial canadien de l'ONU et de son adjoint en décembre 2008. Il fait preuve d'une très grande audace en termes opérationnels. C'est sa plus grande force, avec également le fait qu'il est relativement nouveau au sein du réseau.

Il vient, comme les autres, des maquis du nord de l'Algérie. Il a traversé toutes les années violentes : il était au GIA, puis au GSPC puis à AQMI. Il a survécu à la répression, aux purges, dans l'environnement extrêmement hostile qu'est celui du Sahara. Il est progressivement monté en grade et aujourd'hui, il apparaît au fond – et c'est malheureusement la carte qu'il est en train de jouer – comme le plus "Al-Qaida" de tout le réseau.

Propos recueillis par Isabelle Mandraud

"Le raid contre Al Qaeda au Maghreb islamique est une première"
Par Marie Simon

L'Express - 23/07/2010 - Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po Paris et auteur d'un ouvrage sur les Neuf Vies d'Al-Qaeda, commente l'opération menée par la Mauritanie contre cette mouvance hétérogène qui détient encore trois otages dont un Français.

L'armée mauritanienne vient de mener un raid contre Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI). Quelle est l'efficacité de ce genre d'intervention face à un groupe si insaisissable dans le désert?

Jean-Pierre Filiu: Il m'est impossible d'évaluer l'impact à court et moyen terme de ce type d'opérations, car c'est une première du genre. En revanche, il faut souligner que l'armée mauritanienne semble avoir enfin décidé de prendre l'initiative dans la région, et de ne plus la laisser aux mains des terroristes d'AQMI. Et notamment à l'une des deux brigades qui le compose: la katiba d'Abou Zeid, responsable de nombreuses provocations et d'attaques contre les forces régulières, en Mauritanie, au Mali et au Niger, ces dernières années.

Est-ce ce groupe qui détient l'otage français Michel Germaneau dont la libération était l'un des buts de l'opération?

Il se trouve que c'est ce groupe qui détient notre compatriote, oui. C'est lui aussi qui détenait Pierre Camatte, libéré plus tôt cette année. Mais l'intervention mauritanienne est présentée comme une action préventive par rapport au risque d'une nouvelle agression de la part de cette katiba. 

Vous évoquiez une autre brigade. En quoi se distinguent-elles?

L'autre katiba, celle de Mokhtar Belmokhtar, est implantée depuis plus longtemps dans la région. Elle a multiplié attentats, enlèvements et agressions, c'est elle qui a tué quatre touristes français en décembre 2007 dans l'est de la Mauritanie. Elle est dangereuse mais moins agressive que les commandos rapides d'Abou Zeid, plus ambitieux géographiquement, et encore plus expéditifs dans leurs méthodes.

Comment expliquer cette différence?

Mokhtar Belmokhtar a contracté une série d'accords explicites ou tacites avec des réseaux de trafics divers (armes, cigarettes, drogues, migrants illégaux). Il en est même arrivé à être surnommé Mister Malboro... Les trafiquants apprécient une certaine forme d'ordre, poser des bombes en permanence ne serait pas bon pour leur activité. Ce genre de préventions embarrasse beaucoup moins Abou Zeid.
 
En outre, Abou Zeid cherche à se distinguer aux yeux des chefs d'Al Qaeda, au Pakistan, qui considèrent toujours Aqmi comme une formation périphérique, bien trop absorbée dans des intrigues locales. C'est lui qui a ouvert le front du Niger, avec le kidnapping de l'envoyé spécial de l'ONU, de nationalité canadienne, libéré 22 avril 2009. C'était une première.

Depuis, les embuscades se multiplient dans le nord du pays. C'est cette katiba d'Abou Zeid aussi qui a procédé à la seule exécution par AQMI d'un de ses otages, le Britannique Edwin Dwyer, tué en mai 2009.

Observe-t-on une recrudescence de leur activité pour autant?

En ce qui concerne les enlèvements, non. C'est même l'inverse. Le groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui est devenu AQMI en 2007, se livrait déjà à des enlèvements d'occidentaux: en 2003, ils en détenaient 32; ils en ont trois aujourd'hui [un Français, Michel Germaneau, et deux ressortissants espagnols, ndlr]. Trois de trop, certes, mais on ne peut pas parler de montée en puissance.
 
Cette baisse s'explique par le fait que les touristes et les humanitaires évitent de plus en plus la région où plus personne n'est à l'abri. Avoir des amis locaux ne protège plus, ces terroristes sont hors du jeu traditionnel et ne respectent plus ces règles. 

Quelle est l'assise d'AQMI dans la région?

AQMI profite d'une situation sociale très dégradée: la population du nord du Niger par exemple est fragilisée par la famine. Les services rendus à des réseaux délinquants permettent d'obtenir d'autres services en retour, ce qui favorise les déplacements rapides dans le désert.

Quant à leurs ressources financières, ces deux katibas les tirent de ces trafics. Mais elles ne comptabilisent que 200 à 300 personnes dans tout le Sahara, on peut donc difficilement parler d'assise.

Vous parliez d'escalade régionale. Une expansion au Nigéria, pays majoritairement musulman, apparaît-elle à l'agenda d'Aqmi?

L'émir d'AQMI, depuis son repaire en Kabylie, a offert ses services aux musulmans du Nigéria, il y a quelques mois. Mais il a aussi menacé par le passé de venger les Palestiniens de Gaza ou les musulmans chinois, le tout sans conséquence directe. On est dans l'escalade rhétorique. Si une douzaine de membres d'Al Qaeda sont des ressortissants du Nigeria, ce nombre reste négligeable en regard de la population de ce pays. Quant aux islamistes du Nigéria, ils n'ont jamais mentionné Al Qaeda.

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