L’Arabie Saoudite en débat PDF Imprimer Envoyer
Mardi, 08 Juin 2010 13:36
Par Nabil Ennasri* - Saphirnews -
L’irruption d’Internet et des chaînes satellitaires bouscule les cartes et change la donne en Arabie Saoudite. La scène se passe dans les studios de la chaîne satellitaire saoudienne Iqra. Un des programmes phare de cette chaîne religieuse (Al Bayina) proposait récemment aux téléspectateurs du monde musulman un débat sensible dans lequel deux tendances de l’islam saoudien allaient s’opposer. La discussion, axée sur le mariage des jeunes filles en islam et particulièrement dans la Péninsule arabique, tournera vite à la controverse et presque à la dispute.

Mais la simple teneur d’un tel débat, au demeurant riche et passionnant, au cœur de la monarchie wahhabite est déjà en soi une avancée qui n’est que le reflet de bouleversements intérieurs qui secouent la société saoudienne.

Qu’en est-il donc de ce sujet qui n’en finit pas de faire des remous au sein de sociétés marquées par une lecture littérale de l’islam ? A la faveur de récents scandales qui ont marqué l’opinion, et dont les médias internationaux se sont fait un plaisir de répercuter démesurément, des réformes voulues par le roi AbdAllah d’Arabie Saoudite rencontrent depuis plusieurs années une ferme opposition de la part de l’establishment religieux.

Dans un pays presque exclusivement dominé par l’école hanbalite de tendance wahhabite, ce bras de fer a trouvé son terrain d’application dans des mesures liées au rôle de la femme dans la société, à la mixité dans le milieu universitaire et plus récemment au mariage des jeunes filles, pratique relativement courante dans les pays de la Péninsule, surtout au Yémen et en Arabie Saoudite.

Le débat de la chaîne Iqra témoignait de cette effervescence et, signe des temps, le représentant du milieu des oulémas salafis se trouvait mis en minorité face à plusieurs contradicteurs (eux-mêmes d’éminents spécialistes des sciences islamiques). Cette querelle des Anciens et des Modernes est un élément nouveau dans la vie de ces sociétés, où l’uniformisation religieuse était jusqu’à peu la règle.

Trois observations peuvent être tirées de cette situation. D’abord, le royaume saoudien n’est plus cet îlot retiré du monde, à l’écart des bouleversements socioculturels qui traversent notre époque. L’irruption d’Internet et des chaînes satellitaires dans une société qui étouffe parfois sous l’emprise d’un carcan d’un autre âge – et qu’illustrent régulièrement les excès de la police religieuse (les fameux mouttawa’) – changent la donne et contribuent désormais à façonner les mentalités.

Ensuite, soumis à de considérables pressions de la part des Occidentaux, surtout depuis les événements du 11-Septembre, les dirigeants du royaume n’ont eu d’autres choix que de desserrer un peu l’étau et de mener des réformes « libérales » dans différents domaines, au premier rang desquels l’éducation et l’enseignement.

C’est la combinaison de ces deux facteurs qui met mal à l’aise la hiérarchie religieuse et la pousse dorénavant à exprimer son mécontentement.

Cet écart entre pouvoir politique et autorité religieuse est nouveau et revêt une importance cruciale car les dirigeants politiques avaient jusque-là toujours trouvé dans les milieux des oulémas des soutiens inconditionnels à leur politique, notamment s’agissant de leur politique étrangère et leur alliance avec les Etats-Unis. Cet appui était d’autant plus précieux que c’est cette alliance – certains diront soumission – avec les Américains qui a valu aux dirigeants saoudiens une farouche objection de la part de bon nombre de cercles d’opposition à l’intérieur du royaume comme dans tout le monde musulman.

Les lignes bougent en Arabie Saoudite et cette situation nouvelle est à prendre en considération. Quand on connaît l’importance de ce pays dans la destinée de l’islam mondial, on ne peut que se réjouir de ce bouillonnement intellectuel. Reste à savoir jusqu’où ira cet élan et dans quelle mesure le roi AbdAllah saura arbitrer ce virage qui s’annonce à la fois périlleux et prometteur.


* Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, Nabil Ennasri étudie actuellement la théologie musulmane à l’Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon (IESH) ; il est membre du Collectif des musulmans de France (CMF).
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