Les chiites saoudiens tiennent la dragée haute au régime sunnite de Ryad PDF Imprimer Envoyer
Mercredi, 04 Mars 2009 16:15

Par Habib TRABELSI

 Manifestations en cascade, slogans et déclarations acerbes, pétitions et communiqués inhabituellement provocants, jamais la minorité chiite d’Arabie saoudite n’a bravé avec une telle force le régime saoudien qui se réclame du wahhabisme, son pire ennemi.

Hic et nunc

«Les chiites attendent la mise en application de la décision d’élargir les chiites (arrêtés à la suite des récents incidents de Médine), un pas sur la voie d’un règlement radical des tous les problèmes fondamentaux» de leur  communauté, a déclaré l’activiste chiite Tawfiq Al-Seif, peu après l’annonce mardi soir de la décision du roi Abdallah de la libération de 38 chiites en détention.

Seif, un ex-opposant au régime de Ryad rentré d’exil de Londres en 2006, tranche pourtant par sa modération et réfute les accusations d’allégeance à l’Iran, portées contre les membres de sa communauté.

«Si l’Iran proposait son soutien aux chiites d’Arabie saoudite, nous le refuserons et demanderons le soutien de notre gouvernement», a répondu Seif au lendemain des heurts entre pèlerins chiites et musulmans sunnites sur l’esplanade du mausolée du prophète Mahomet, à Médine.

En revanche, des dizaines de dirigeants, de hauts dignitaires, d’écrivains et de journalistes chiites se sont égosillés, démenés et évertués à évoquer «les discriminations» dont souffrent, selon eux, les membres de leur communauté.

Tous ont énuméré, dans des termes plus ou moins vindicatifs, les nombreuses et traditionnelles revendications de leur communauté, en particulier le droit d’occuper des postes politiques, militaires et diplomatiques clés et celui d’exercer ses rites religieux et ses activités culturelles.

Tous ont soulignés « l’urgence  de la levée des discriminations», en mettant parfois en garde contre «une implosion imminente», en cas de non satisfaction de leurs droits.

Sauver ce qui peut être sauvé

Les chiites saoudiens représentent entre 5% à 10%, selon des estimations officieuses, et, selon des écrivains chiites, entre 15% à 20% de la population autochtone saoudienne, estimée à quelque 18 millions d'habitants. Ils sont concentrés notamment dans la province de l'Est, une région riche en pétrole mitoyenne du Koweït et du sud de l'Irak.

Le 27 février, une semaine jour pour jour après les troubles à Médine,  plus de 60 personnalités chiites, dont de hauts dignitaires religieux, ont donné libre cours à leur colère lors d’un meeting à Qatif (est).

Ils ont réclamé, tour à tour, «la libération des détenus», «l’arrestation et le jugement des membres de la police religieuse, dont les mauvais agissements ont mis le feu aux poudres», selon eux, «l’abolition pure et simple de la Commission de la Promotion de la Vertu et de la Prévention du Vice», leur ennemi juré.

D’autres ont réclamé «l’instauration du pluralisme confessionnel» et demandé l’entrée d’oulémas chiites au Comité des Grands Oulémas (la plus haute instance religieuse dans le pays.

Celle-ci a été élargi, le 13 février dernier, aux trois autres doctrines de l’islam sunnite (malékite, hanéfite, chafiite), alors que jusqu’alors, ce Comité était formé exclusivement de membres de l’école hanbalite, connue pour son rigorisme. Mais la communauté chiite n’y est pas représentée

Le vent en poupe !

Plus radicaux, des activistes et écrivains chiites ont carrément exigé «un pluralisme politique», à l’instar de Ali Al-Ghrach qui, dans un long entretien avec le site londonien http://www.middle-east-online/ s’est livré à un procès en bonne et due forme du régime.

«La situation menace d’implosion, si la direction n’intervient pas avec sagesse et fermeté pour sauver ce qui peut encore être sauvé», a déclaré l’activiste, en réclamant «l’arrêt des abus des extrémistes et l’éradication des corrompus au sein des institutions gouvernementales, sécuritaires (…).

Ghrach a exigé aussi le jugement de tous ceux qui abusent du pouvoir, de ceux qui dilapident les deniers publics, la distribution équitable des richesses à tous les citoyens, la révision du programme du ‘Dialogue national’ (cher au roi Abdallah), de la politique de l’Information, de l’Enseignement …», bref … tout un programme !

Des discours aussi incendiaires ont également eu pour tribune un meeting de protestation de chiites saoudiens à Qom, la ville sainte située au sud-ouest de Téhéran, en présence de dignitaires chiites saoudiens mais aussi du représentant de la communauté chiite bahreïnie, cheikh Abdallah Al-Daqqaq.

L’épouvantail irakien !

Profitant des ouvertures libérales entreprises par le roi Abdallah depuis son accession au trône en août 2005, les chiites saoudiens  semblent mettre les bouchées  doubles.

Après la chute de l’ancien président irakien, Saddam Hussein, les chiites saoudiens avaient également pris de l’espoir et remis sur le tapis leurs revendications ancestrales, à l’instar de leurs coreligionnaires irakiens.

Les changements radicaux décidés le 13 février par le roi Abdallah ont réveillé ces espoirs.

Dans un appel solennel aux hautes instances du régime saoudien, cheikh Abdel Jalil Al-Samin, a réclamé «la mise en place d’un organisme officiel chargé de la lutte contre la discrimination communautaire».

«Ce qui s’est passé à Médine est un indice dangereux ! Nous devons en tenir compte pour ne pas en arriver à une situation similaire à celle de l’Irak et tomber dans le bourbier du sectarisme», a notamment averti le dignitaire religieux lors d’un prêche du vendredi à Qatif.

La surenchère

«Je vous recommande l’équité avant toute chose ! »,  a lancé mardi le roi Abdallah à l’adresse des plus hauts dignitaires religieux sunnites du royaume, le Grand mufti , cheikh Abdelaziz Al-Cheikh,  en tête.

Le souverain saoudien a également reçu le même jour une délégation de hauts dignitaires chiites venus … présenter aux autorités une pétition signée de plus de 110 personnalités chiites, demandant la libération des 38 détenus… fait sans précédent.

La délégation a notamment été reçue par le vice-ministre de l’Intérieur pour les Affaires de sécurité, le prince Mohammed ben Nayef  ben Abdel Aziz.

Paradoxalement, des réformateurs et des militants des droits de l’Homme sunnites sont détenus, certains depuis plusieurs années, sans procédure légale et sans jugement, pour avoir exprimé des opinions politiques, selon des organisations internationales des droits de l’Homme.

Paradoxalement aussi, l’annonce de la prochaine libération des chiites a été mal accueillie par des citoyens chiites.

«Est-ce que la délégation s’est rendue à Ryad uniquement pour obtenir la libération des détenus ? Et qu’en est-il de nos autres revendications ?», s’interroge Fouad Al-Saffar, d’al-Qatif, ajoutant qu’ «il ne faut pas céder d’un pouce» sur ces revendications.

«Sincèrement, j’ai honte de la délégation ! Elle est tombée dans le piège: l’arrestation des citoyens chiites puis leur libération font partie d’un jeu destiné à détourner les chiites de leurs vrais problèmes. C’est du chantage ! », lui répond en écho  Fahd, d’Al-Ihsa.

 

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