Cimeterre et "goupillon" PDF Imprimer Envoyer
Mercredi, 17 Mars 2010 15:02
Lemonde.fr
- C'est peu dire que le royaume d'Arabie saoudite cultive la discrétion, à rebours de certaines des principautés tapageuses du Golfe. Il a donc fallu attendre les attentats du 11 septembre 2001 (une majorité des membres des commandos étaient sujets saoudiens) puis ceux perpétrés ensuite dans le royaume pour prendre la mesure du défi lancé au pouvoir des Saoud pendant plus d'une décennie par une insurrection islamiste, qui fut finalement mise en échec par le prince Nayef Ben Abdel Aziz, inamovible ministre de l'intérieur.

D'où venait ce mouvement capable d'ébranler un régime pourtant consubstantiellement lié à une vision particulièrement rigoriste de l'islam depuis le pacte conclu en 1744 entre le "sabre" (Mohammed Bin Saoud) et le "goupillon" (Mohammed Bin Abdelwahab) ? C'est à cette question que répond Stéphane Lacroix dans un ouvrage tiré d'une thèse, dont il a conservé la solidité, l'exhaustivité et la rigueur. Fruit d'une minutieuse enquête de terrain, cette réponse bouscule bien des présupposés. On y découvre une scène islamique plastique, multiple, capable d'hybridations avec des islamismes venus de l'extérieur, dont celui des Frères musulmans égyptiens, d'alliances tactiques quasiment contre-nature dans le creuset de la Sahwa ("le réveil" islamique) qui éclatera, selon Stéphane Lacroix, en trois principaux courants, ceux qui dériveront vers le djihadisme sur les traces d'Oussama Ben Laden, ceux qui rentreront au bercail d'un islam officiel, et enfin les "islamo-libéraux", à l'échelle saoudienne, dont l'influence et le poids restent difficiles à estimer.

Le parcours de nombre de ces islamistes saoudiens, qu'il s'agisse de ceux que le pouvoir, jouant de la pression comme de la répression, a finalement ramenés dans son orbite, ou des "post-islamistes" reconvertis dans les affaires, n'est pas sans rappeler la trajectoire de bien des gauchistes européens dans les années 1970. C'est parce que la Sahwa a constitué à sa manière une révolution feutrée, islamique tout autant que politique, une opportunité de mobilisation, d'engagement et de passage à l'acte inédite dans un système de pouvoir fragilisé par l'appel à l'aide aux forces américaines à la suite de l'invasion irakienne du Koweït. Elle constitue en cela un événement fondateur qui n'a sans doute pas fini de produire ses effets.
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