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LEMONDE.FR - Gilles Paris - Spécialiste des mouvements féministes, Stéphanie Latte-Abdallah est historienne et politologue, chercheuse à l'Institut de recherche et d'études sur le monde arabe et musulman (Iremam-CNRS) d'Aix-en-Provence.
La thèse selon laquelle seul l'autoritarisme permettait une modernisation des sociétés arabes était-elle valide ?
C'est une thèse contestable. Quand on regarde dans le détail le féminisme d'Etat, souvent le fait de premières dames, de reines ou de princesses, on se rend compte qu'il a dans l'ensemble promu des organisations qui, par ailleurs, ne remettaient pas du tout en cause un système autoritaire et ne demandaient pas une démocratisation des régimes. Toutes les organisations qui étaient à l'époque de gauche et dans l'opposition ont été contrôlées, cooptées ou fermées.
Quand, en Egypte, Nasser donne le droit de vote aux femmes en 1956, il ferme simultanément les organisations féministes indépendantes. Est apparu ensuite le phénomène des "femmocrates", capables de relayer les politiques étatiques, soit un féminisme souvent très élitiste, qui n'a pas permis de démocratisation sociale ni politique.
Quelles ont été et quelles sont encore les questions les plus sensibles ?
Plusieurs enjeux sont posés dans les codes du statut personnel : celui de l'héritage, très défavorable aux femmes, mais jamais remis en question, pas même en Tunisie ; la question de l'obéissance vis-à-vis du mari, son autorité parentale exclusive, ou pas, sur les enfants ; l'autorisation de voyager, d'obtenir un passeport ; l'autorisation du mariage sans le recours à un tuteur ; la question du divorce à l'initiative du seul mari ou judiciaire, comme au Maroc.
Suzanne Moubarak s'est illustrée sur cette question, sans aller jusqu'au divorce judiciaire, avec une forme de divorce à l'initiative de la femme, pour peu qu'elle renonce aux droits financiers liés à cette rupture, à l'argent engagé au moment du mariage, ainsi qu'à toute pension.
Tous les Etats se sont accommodés de ces différents points, comme de la polygamie, interdite en Tunisie, quasiment interdite au Maroc parce que très encadrée, comme en Libye par ailleurs. Il y a également la question de la possibilité pour la femme de transmettre sa nationalité à ses enfants ou à son époux s'il est étranger.
Les "printemps arabes" ont-ils été accompagnés de revendications spécifiques pour les femmes ?
Pas vraiment. Les femmes ont été partie prenante, presque à égalité avec les hommes. Elles ont joué aussi des rôles de leaders. Mais elles se sont mobilisées en tant que citoyennes, avec des demandes en termes de démocratisation, avec la question sociale, celle de la dignité sociale. Après les périodes assez féministes précédentes, les femmes ont revendiqué des droits généraux, non liés au genre. Et les droits des femmes renvoient aussi à des droits politiques et économiques, comme l'accès à l'emploi. Ils excèdent une spécificité féminine. Cela n'a pas été un enjeu majeur pendant la phase révolutionnaire.
Tout change avec l'ouverture des transitions politiques, car un nouvel équilibre est en train de se mettre en place. Chacun essaie de demander des droits ou de ne pas en perdre.
La poussée conservatrice observée dans les élections en Tunisie, au Maroc ou en Egypte, remportées par des partis islamistes, ne constitue-t-elle pas justement une menace, comme beaucoup d'Occidentaux le pensent ?
Ce n'est pas seulement une préoccupation "occidentale" : on voit aussi des féministes tunisiennes qui ont une conception très séculariste exprimer des craintes. Cette question transcende une coupure dite Nord-Sud, Orient-Occident, car certaines personnes dans le monde arabe, et beaucoup en Europe, ne peuvent imaginer l'émancipation féminine que dans le contexte d'une sécularisation, comme elles ne peuvent appréhender la démocratie que dans le même contexte.
C'est à la fois non prouvé et même un peu à côté du sujet. Quand on a des populations qui, à un moment donné, votent pour des représentations islamiques, on est bien obligé de se placer dans le contexte de ces expressions démocratiques. Dans le cas de la Tunisie, l'un des pays qui comptent le plus d'acquis, l'hypothèse d'une remise en cause n'est pas la plus plausible, compte tenu de ce qu'exprime Ennahda [le parti islamiste devenu la première force politique du pays en 2011]. On a vu dans les faits, avec la mise en place de la parité pour les élections, qu'il y a même une avancée. Au niveau des résultats, on constate que les femmes obtiennent 24 % des sièges, au lieu de 23 % auparavant. Ennahda joue le jeu, avec une quasi-parité [47 % de ses élus sont des femmes] et toutes ses représentantes ne sont pas voilées, ce qui est singulier pour un parti islamiste.
En Tunisie, ces acquis sont anciens, ils font partie d'un héritage national que tous assument et revendiquent. Ennahda est un parti qui s'est, depuis le début des années 1990, inscrit dans une perspective prodémocratique et d'échange avec les partis séculiers.
Mais que dire des "nouveaux venus", les salafistes, qui défendent une relecture littérale, fondamentalement réactionnaire, des textes religieux ?
C'est très différent, et la question est donc la suivante : comment les partis islamiques liés aux Frères musulmans qui seront au pouvoir vont réagir face à la poussée salafiste ? L'option qui paraît se dessiner en Tunisie semble être une option de coalition avec la gauche et les partis séculiers, même s'il a pu y avoir ponctuellement une période de flottement. En Egypte, il en va autrement. Les partis islamistes ayant obtenu plus de 70 % des sièges, ce ne sont pas les mêmes rapports de force qui sont à l'œuvre. On ne sait pas trop ce que feront les Frères musulmans, sachant qu'en Egypte, comme dans la plupart des pays, les Frères sont divisés, avec des jeunes qui sont ouverts à ce que des femmes défendent des positions de type féministe islamique, et une vieille garde qui reste sur d'autres types de positions.
Ce qui est aussi dangereux en Egypte, c'est que les initiatives passées de l'ancienne première dame permettent, pour certains, d'associer droits des femmes et autoritarisme.
Il faut être lucide, cette question des femmes a toujours été politique et politisée, utilisée en fonction d'agendas, y compris de la part des islamistes. Elle l'a été et elle le restera. Mais dans ce contexte, les femmes ne sont pas des actrices sans agenda et sans capacité d'agir sur ce qui leur arrive. Des partis islamistes ont pu avoir intérêt à intégrer les femmes dans la sphère politique, parce que cela leur permettait d'étendre leur influence, d'avoir accès à des formes de représentation politique.
Mais les femmes, une fois qu'elles sont dans la place, travaillent le rôle politique qui leur a été donné pour en faire autre chose que ce qui est attendu. Ce qui a été construit dans les années 1990 en termes de féminisme islamique, les mobilisations conjointes avec des mouvements féministes indépendants ou séculiers sur des enjeux féminins (on l'a vu au Koweït pour l'obtention du droit de vote), sont des ressources qui permettent de ne pas laisser remettre en question un certain nombre de droits, voire d'en demander d'autres, car dans le cas de l'Egypte, par exemple, il reste beaucoup de choses à obtenir.
Une fois que l'islamisme politique accède au pouvoir, le féminisme islamique, qui depuis vingt ans a produit de nouvelles exégèses à même de promouvoir l'égalité, devient également une ressource contre toute remise en cause ou pour améliorer ce qui est en vigueur.
Vous semblez penser que ce féminisme islamique, qui a émergé après la révolution iranienne et qui revendique l'islam pour appuyer ses choix, peut véritablement jouer un rôle…
Ce qu'on a vu à l'œuvre pendant les révolutions, ce sont de nouvelles manières de faire de la politique, avec des coalitions sur des causes précises, au sein desquelles se sont retrouvés des islamistes, des indépendants, etc. Comment cela va se passer par la suite ? Je ne peux pas le dire, mais les ressources sont là. Ces révolutions ne sont pas arrivées de nulle part, mais d'une démocratisation des sociétés contre des régimes. Elles ont été précédées par une remise en cause d'un patriarcat social qui était aussi un patriarcat politique.
Il y a aussi un phénomène évident d'individualisation des trajectoires, des choix, d'individualisation du rapport au religieux qui avait été à la base de l'islam politique par rapport au monopole des oulémas [théologiens]. Le féminisme islamique est venu à la suite. Les féministes ont procédé de la même manière, en s'appropriant les sources textuelles et le droit de les interpréter. On assiste certes à une réislamisation des sociétés, mais, si la norme islamique est davantage partagée, elle est également plus plurielle, plus large, et permet des interprétations différentes. L'enjeu est de savoir qui aura le dernier mot.
Propos recueillis par Gilles Paris
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