- Par Habib TRABELSI -
- Rached Ghannouchi peut se targuer d’avoir fait au moins une émule en Arabie saoudite, Badria Al-Bishr, une chroniqueuse au quotidien Al-Hayat, qui a osé rendre hommage au chef historique du mouvement islamiste tunisien, mais qui s’est attirée les foudres wahhabites.
Salafisme wahhabite rétrograde
«Je suis Badria ‘Ghannouchi’», titrait la chroniqueuse, également docteur en sociologie, en se félicitant de la volonté de Ghannouchi, dont le parti Ennahda a remporté les premières élections libres et pluralistes en Tunisie, d’«accorder la priorité au développement économique, à la création d’emplois, à l’encouragement des investissements et à la lutte contre la corruption et le pillage des richesses» du pays.
Badria, une farouche adversaire des salafistes purs et durs qui sévissent dans cette riche monarchie, a salué aussi «les déclarations rassurantes du chef d’Ennahda sur le respect des libertés et des droits des minorités et des acquis des femmes tunisiennes».
«Pourquoi lorsque nous nous réclamons de ces mêmes principes, des cheikhs et des prédicateurs nous traitent-ils de libéraux laïcs et de renégats ? Pourquoi lorsque nous appelons au respect des droits de la minorité chiite dans le royaume et lorsque nous plaidons en faveur des droits de la femme, nous traitent-ils d’ennemis de la patrie et de la religion et de mécréants?», protestait-elle.
«Eh bien, vous pouvez me considérer comme Badria ‘Ghannouchi’», s‘indignait cette journaliste à l’adresse des partisans du wahhabisme rétrograde, représenté notamment par la police des mœurs dont l’ingérence dans la vie privée des gens et les méthodes brutales utilisées par certains de ses membres pour faire appliquer strictement la charia (loi islamique), sont souvent dénoncées par les organisations de défense des droits de l’Homme.
Levée de boucliers
Sa chronique, reproduite par des dizaines de sites internet, a provoqué une levée de boucliers.
«Badria est sans doute l’ennemie de la patrie et de l’islam … Je ne sais pas pourquoi ce journal continue de provoquer les lecteurs par des articles aussi haineux. Que Dieu protège les musulmans de cette langue fourchue et que Badria soit jetée dans la poubelle de l’histoire ! », proteste «Narje Mohamed».
«Allez vivre chez Ghannouchi ! L’Arabie saoudite est le berceau de l’islam. Rien de comparable avec la Tunisie », renchérit «Abou Firas».
«Non ma chère, nous t’appellerons plutôt ‘Badria Al-Saffar’», ironise «Oum Ahmed», en référence à cheikh Hassan Al-Saffar, un chef religieux chiite dans le royaume où la minorité chiite -- qui représente environ 10% de la population autochtone, estimée à quelque 20 millions d’habitants -- affirme souffrir de discriminations, en particulier l’interdiction d’accès aux postes politiques clés, aux postes militaires, diplomatiques et de sécurité, ainsi que d’exercer leurs rites religieux et leurs activités culturelles.
Peut-on être islamiste et démocrate sans renier son identité ?
«Ghannouchi convoite le pouvoir. Ses principes ne sont pas conformes à la charia. Il veut autoriser l’alcool et la prostitution. Drôle d’islam ! Sa politique est dictée par l’Occident même si elle porte un habillage islamique !», décrète «Al-Otaibi».
Un prédicateur saoudien, Dr Mohammed Saïdi, a pour sa part qualifié Ennahda de «parti laïc qui ne représente pas l’islam».
S’exprimant le 2 novembre sur une télévision satellitaire du Golfe, Saïdi a appelé Ghannouchi à « annoncer clairement qu’Ennahda ne représente pas l’islam », estimant que «la solution islamique stipule que la charia est au-dessus de toutes les Constitutions et doit être la source exclusive de législation».
Le même jour, Yousef Ahmed Hassan, publiait sur le site pro-chiite Rasid, l’un des rares articles favorables à Ennahda, en Arabie saoudite. Selon lui, Ennahda a gagné le pari démocratique en Tunisie et ouvre une perspective nouvelle dans le monde arabe.
Sous le titre «Tunisie: une révolution qui mûrit rapidement» où il écrit notamment que: «ce qui suscite l’espoir dans cette expérience naissante c’est la capacité d'adaptation et d’acceptation de l’altérité dont fait preuve le parti Ennahda».
«Cela annonce un avenir radieux pour la Tunisie. Tous les peuples arabes et musulmans attendent beaucoup de ce pays», ajoutait le journaliste, déplorant que «de nombreux pays œuvrent pour faire échouer l’expérience tunisienne pour éviter la contagion».
Le «Modèle» Ghannouchi
Tous ces commentaires faisaient suite à la diffusion le 31 octobre par Al-Jazira, la télévision satellitaire qatariote, d’une interview de Ghannouchi, en visite à Doha. C’était son premier déplacement depuis l’élection de l’Assemblée constituante en Tunisie.
Dans cette longue interview, Ghannouchi développait à l’envi «son modèle», fondé sur un mariage entre l’islam, la démocratie et la modernité. Il promettait que «la nouvelle Constitution tunisienne accorderait une place importante aux questions des droits de l'Homme, de la démocratie et de l'économie de marché».
"Nous ne voulons pas imposer un style de vie particulier (…). On n’obligera personne à porter le voile», déclarait Ghannouchi qui s’est également montré rassurant envers toutes les communautés du pays, en particulier juive. Quelques jours plus tard, il recevait le président de la communauté, Roger Bismuth, au siège d’Ennahda.
«Nous avons toujours insisté et nous insisterons encore sur le principe de la liberté, un principe essentiel en islam. Quiconque perd sa liberté, n’est plus concerné par la charia. Nous faisons confiance aux citoyens. L’Etat n’a pas pour mission de leur imposer un style de vie, de s’ingérer dans leurs façons de s’habiller, de manger et de boire», a notamment déclaré Ghannouchi.
«Les Etats qui ont fait appliquer ou essayé de faire appliquer l’islam par des moyens répressifs, ont fait que leurs citoyens cherchent à se détourner de l’islam», a argué le leader d’Ennahda. «C’est le cas par exemple des pays où le port du hijab est imposé par la répression», a-t-il ajouté.
«Ainsi, j’étais dans l’un de ces pays. J’ai pris l’avion. Au départ, toutes les femmes étaient voilées. A l’arrivée, à Frankfurt: plus aucun hijab !! C’est le signe de l’échec de la politique éducationnelle dans ce pays», a-t-il raconté, plus explicite.
«Nous ne voulons pas transformer les Tunisiens en hypocrites !!», a-t-il insinué dans une allusion à l’Arabie saoudite.
Ghannouchi devait certainement se souvenir aussi de son refoulement, en décembre 2007, de l'aéroport de Djeddah après 18 heures d’attente.
Cheikh Ghannouchi, alors exilé à Londres, avait été privé du pèlerinage à la Mecque, premier sanctuaire de l’islam et terre d’exil du président déchu Zine el Abidine ben Ali.
Le 7 novembre 2011
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